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Saluts

Un petit mot, un dernier mot pour commencer ou pour finir. Un retour sur une courte réplique, une entre mille, d'un héros dont on sait désormais combien il est cher à mon cœur, et qui reviendra à l’occasion de cette saison 13-14 pour vous dire au revoir de ma part. « Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous », clame Cyrano dès l'acte I, superbe, tout en lançant sur la scène une bourse pleine d'or. Pour faire son entrée en scène, on s'en souvient, le héros doit d'abord faire place nette, chasser des planches un prétendant de Roxane, l'usurpateur Montfleury, l'histrion qui vocifère et massacre l'alexandrin en accaparant l'attention des spectateurs. Pour cela, il faut bien que Cyrano recoure un peu au scandale, interrompe la représentation. Pas moyen de faire autrement s'il veut intervenir dans l'espace public. Il s'y emploie, et avec quel brio ! mais il assume aussi d'en payer le prix et se dépouille lui-même pour dédommager les acteurs : Cyrano restera donc les poches vides et l'estomac creux.

Quelle morale en tirer ?

La première crève les yeux. Ce n'est pas qu'un artiste doive toujours consentir à se ruiner pour se faire entendre, ce serait d’ailleurs l'inverse – après tout, même le médiocre Montfleury et sa bande ont droit à leur salaire... Non. Cette morale, une fois encore, c'est que le théâtre, art du temps et de l'air du temps, ne se fait pas tout seul. Il est sans doute une magie, mais une magie où il n'y a pas de miracle. Pour ma part, je n'ai cessé de répéter cette évidence, au risque de paraître importun. Les finances sont une condition nécessaire, sinon suffisante. Cyrano le sait bien : il faut non pas finir, mais commencer par là. Alors il paie, et largement, en grand seigneur, lui qui est bien loin d'en être un – mais voilà, lui, il sait ce qu'il veut.

Accueillir à Bordeaux, par exemple, la compagnie de Pina Bausch, qui tourne sur les plus grandes scènes des cinq continents, est un événement absolument majeur, un privilège, un honneur, que nous serons les seuls en France avec Paris à afficher fièrement à notre programme. Si l'on veut de tels spectacles, il faut s'en donner les moyens. On n'accueille pas chez soi de telles personnalités pour les réduire à raccommoder les trous au manteau de Thespis ! Et je n’évoque pas ici le manque criant des conditions nécessaires à la création in situ, sur lequel je me suis trop souvent exprimé.

Mais il est une autre morale, plus secrète, à déchiffrer dans cette histoire. Une morale non pas pour le mécène, mais pour l'artiste qu'est aussi et d'abord mon cher Cyrano. Le fait est que le don de l'art, le cadeau que le créateur tente de faire à la communauté, entraîne pour lui, et plus souvent qu'on ne croit, un certain coût. Et ce coût peut être d'autant plus invisible qu'il fait lui-même partie du don, qu'il en est un des éléments masqués. Regardez ce que fait Cyrano. Il ne se contente pas de rémunérer la compagnie qu'il expulse du théâtre : il le fait en donnant à sa largesse même une valeur esthétique. On peut estimer qu'il entre un peu de vanité ostentatoire dans un tel procédé, mais je ne crois pas que ce soit là l'essentiel. En jetant son or sur scène, Cyrano éblouit l'assistance, mais à ses propres dépens, puisant dans ses ressources intimes pour régler un problème public. Et son geste est tout à la fois si naturel et si spectaculaire – oui, ce geste lui ressemble tellement ! – que tous ou presque n'y voient que du feu, pour ne pas dire peut-être qu’ils s’en moquent. Telle est la pudeur de Cyrano. D'ailleurs il ne s'agit pas de lui, ce n'est pas sa propre personne que le héros veut exalter : c'est au nom de Thespis qu'il sacrifie en une seconde des semaines à venir d'obscure pauvreté.

Qui est Thespis ? Le père fondateur du théâtre. Figure à demi légendaire, il parcourait, dit-on, les bourgades de l'Attique en traînant après lui un chariot contenant ses accessoires, ses masques et ses costumes. Le théâtre, dès l'origine, fut voyageur. Au moins pour une part. On sait que vers le même temps, il y a quelque vingt-six siècles de cela, il commença aussi à se fixer en des lieux permanents. Peu à peu, le public prit l'habitude d'y venir trouver le théâtre plutôt que de le laisser venir à lui. Mais le théâtre n'a jamais tout à fait oublié son père. Il reste précaire, exceptionnel, fragile, passager comme un cortège de fête. Sur l'un de ses versants, il est institution, et demeure désormais dans la cité ; l'autre n'a jamais cessé de voyager de l'une à l'autre. Un pied dans le grand rituel, l'autre chez les saltimbanques, et c'est ainsi qu'il marche. Voyez Shakespeare. Voyez Molière, que Cyrano admirait tant.

Il faut donc voyager, quand on aime le théâtre. Ce n'est pas si facile. Parfois il vous en coûte. Il faut savoir tantôt rester, tantôt partir. Et même – de plus en plus compliqué – apprendre à rester un artiste nomade sous des airs de notable sédentaire. Vivre à Bordeaux, par exemple, y poser ses valises dix ans durant, y travailler avec sa compagne, y voir grandir ses enfants. Dix ans : le temps de consolider une maison, de fonder une école de théâtre, de faire écrire ou traduire des pièces, de convaincre de nouveaux spectateurs, de faire appareiller un vrai lieu de création d'art contemporain. D'aimer une ville, une région. Et d'y vivre en voyageant de l'intérieur, en essayant de faire de la scène l’un des lieux où cette ville, cette région, se métamorphose, devient autre que soi, se perd et se trouve – se réfléchit. Nouer au fil des saisons des liens avec des créateurs venus du monde entier, ou encore accompagner des artistes qui travaillent ici. Vivre là, et comme cela, en sachant qu'un jour il faudra repartir. S'engager, se lier au point de presque oublier, parfois, qu'il faudra desserrer ces liens, larguer ces amarres. S'attacher, s'arracher. Ce n'est pas pour rien que Dionysos, dieu de l'ivresse, est aussi le dieu du théâtre, lui l'insaisissable, le maître des transformations, saute-frontière et passe-muraille : à chaque dieu ses sacrifices, et celui-ci réclame du mouvement. J'ai quelques raisons d'y penser ces jours-ci au fond de la Ruhr, où je travaille à une version du Songe d'une nuit d'été. Je suis ici un parfait étranger. Seul dans une ville dont je ne maîtrise pas totalement la langue, je me confronte à une intrigue que Shakespeare situe dans une Grèce imaginaire. Voilà bien le théâtre : il est le lieu où décoller le lieu de lui-même, où transporter Athènes hors de soi, par exemple jusqu'à Wuppertal, berceau d’où tant de chefs-d'œuvre de Pina Bausch partirent faire le tour du monde... Pour les artistes, « étranger » est un verbe, et même un verbe réfléchi : ici je m'étrange, dans ce Songe nous nous étrangeons, vous vous étrangez – et au théâtre tout s'étrange.

C'est un beau rêve. Il a son prix. Comme tout rêve, on doit en revenir pour mieux y retourner plus tard, ailleurs, autrement. Et pour que le voyage se prolonge sous d'autres climats, avec d'autres, vers d'autres buts, il faut le moment choisi, tirer sa révérence. Si le théâtre est sans fin, c'est parce qu'il se sait traversé de fins, de part en part, et depuis toujours. Il finit tous les soirs. Et quand un spectacle s'achève s'élèvent les applaudissements : rituel aussi vieux que le théâtre, par lequel tous prennent congé de tous – les acteurs de leurs spectateurs, mais aussi de leurs propres rôles ; le public des artistes, mais aussi de la communauté dont il a lui-même fait partie intégrante pour quelques heures. Ce rituel porte un nom magnifique, d'une impeccable ambiguïté : les saluts. Car le salut, c'est ce que l'on s'adresse à l'arrivée et au départ, sur les deux bords initial et final d'une relation. Or au théâtre, c'est comme si ces deux bords se superposaient. Au terme du spectacle, le rôle se dissipe ; son interprète se présente, puisqu'à la vérité vous ne vous connaissiez pas encore. Mais où commencent et se terminent l'un et l'autre, comment savoir si l'un s'est déjà absenté, si l'autre est déjà là ? Pendant quelques secondes, debout sur la limite incertaine entre deux mondes, les comédiens dans leurs costumes attendent, les yeux fixés sur la salle obscure. Le plus souvent, ils gardent le silence. Parfois, l'un d'eux se fait le porte-parole de cette frontière : chez Shakespeare, par exemple, l'interprète de Puck, ou de Prospero – encore engagés dans le rôle, mais déjà presque de retour. Dans La Tempête, la tirade est particulièrement splendide. L'humble et noble magicien, pour quitter son plus beau duché, cette île-scène, réclame d'être à son tour libéré d'un ultime enchantement, affranchi par ses spectateurs qui seuls pourront le délivrer... Un temps magique, suspendu – puis Prospero a sa réponse : les applaudissements éclatent et tout bascule, car il le faut. Alors le rôle peut s'envoler tandis que son interprète s'incline, saluant à son tour. C'est bien pourquoi, au théâtre, les saluts se disent au pluriel : de la salle à la scène et retour. C'est un instant très rituel et très émouvant, archaïque, enfantin, immémorial, ici des battements de mains, là des corps qui se penchent, pour échanger de la gratitude contre de la joie – en deçà de toute parole, juste avant le retour au silence et l'extinction des feux. Un dernier éclat, puis c’est le « noir ». En attendant des voix nouvelles, quand les lumières reviendront.

         Merci à toutes et à tous. Nadia Fabrizio se joint à moi pour vous exprimer notre gratitude. Merci chaleureusement à l'équipe du TnBA qui a œuvré toutes ces années à nos côtés. Merci à tous ceux, ils se reconnaîtront et ils sont nombreux, qui ont travaillé fidèlement avec nous. Merci à vous, amis connus et inconnus, qui nous avez accompagnés soir après soir... Voilà notre premier et notre dernier mot, le même à l'arrivée comme au départ. Et entre l'un et l'autre, sans regrets mais non sans peine, ce sont dix ans que nous vous laissons et que nous emportons dans nos bagages en nous inclinant vers vous pour un dernier salut.

Dominique Pitoiset
1er juin 2013

 
 
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