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10/11 SENTINELLES

Une belle saison s’achève, une saison dont la réussite est chiffrable – en termes de fréquentation globale, de pourcentage d’occupation des salles, de nombre d’abonnements vendus, et qui sait ? peut-être même en nombre de lignes dans la presse ou en nombre de références dans les moteurs de recherche… J’en suis heureux. J’en suis reconnaissant à toute l’équipe du TnBA, dont tous les membres s’efforcent, jour après jour, de mériter cette confiance que vous nous témoignez. Et pourquoi le cacher – j’en suis fier.

Mais je suis loin de m’en satisfaire. Oui, certaines formes extérieures du succès se laissent ainsi mesurer – mais elles ne sont qu’extérieures. Il faut y insister. Elles ne sont que des signes de la bonne santé d’une maison. Et pas même des signes sûrs ou  toujours nécessaires. Croit-on que Beckett ait rempli les théâtres du premier coup ? Ou pour prendre un exemple plus récent, comment oublier que Jean-Luc Lagarce, aujourd’hui promu au rang de classique contemporain, aura dû se battre toute sa vie pour exercer son art comme il l’entendait ? Beckett, Lagarce : comment quantifier de telles qualités, de telles singularités ? Appliquer à de tels créateurs des critères chiffrables ordinaires, ce serait passer à côté de l’essentiel : il faut aussi laisser du temps à l’art pour se développer, se renouveler, réinventer les voies de sa propre transmission vivante. Et ce temps-là – celui de la longue durée, où mûrissent les futurs répertoires, les textes, les sons, les œuvres qui témoigneront un jour pour nous – ce temps n’est pas un « autre » temps sublime, supplémentaire ou caché, un mystérieux « temps des créateurs » distinct du temps quotidien où les théâtres accueillent leurs spectacteurs, les musées leurs visiteurs, les orchestres leurs mélomanes. C’est dans le même temps que les artistes qui parleront un jour de notre monde sont engagés, cherchent, travaillent. Et c’est aujourd’hui, dès maintenant, qu’il faut les soutenir. C’est donc un honneur à mes yeux que d’assumer la responsabilité artistique de l’édition 2010 du festival Novart, afin d’épauler des compagnies émergentes ; tout comme c’est une joie d’accueillir, dans notre école supérieure de théâtre, une deuxième promotion de futurs acteurs, afin d’engager avec eux un nouveau cycle triennal de formation.

Car c’est sans doute un vieux cliché, mais apparemment, il est nécessaire de le répéter encore et encore : l’avenir se prépare. C’est bien pourquoi un théâtre public digne de ce nom n’est pas une sorte d’usine à fabriquer ou à accueillir des spectacles répondant à « la demande des publics » (à supposer que cette demande soit parfaitement connue). Je crois pour ma part qu’en matière artistique, la « demande » ne se laisse penser qu’en termes de dialogue, de communauté. Et la communauté que l’art convoque – si floue, si fugitive et silencieuse qu’elle soit – est inséparable d’une expérience du temps dont ne suffit pas à rendre compte la seule économie, ce nouvel horizon prétendument indépassable.

A propos d’art, à propos de temps, parlons d’arbres. Connaissez-vous la forêt de Tronçais ? Cette futaie de chênes, l’une des plus grandes et des plus belles d’Europe, se trouve en Auvergne, dans le département de l’Allier. Son exploitation a été réglée en 1670 par Colbert, qui souhaitait garantir à la marine royale un approvisionnement en bois de qualité. Les jeunes rouvres y sont semés à l’ombre d’une hêtraie. Face à la concurrence des hêtres, dont la croissance est plus rapide, les chênes sont contraints de pousser plus droits pour parvenir jusqu’à la lumière, à la façon d’un plongeur en apnée qui remonte vers la surface. Et puis, au bout de quelques années, les forestiers coupent les hêtres et éclaircissent les chênes, ne laissant subsister que les plus beaux spécimens. Les sylviculteurs de la pinède landaise procèdent de même, par éclaircies successives : de 1200 plants semés à l’hectare, un petit quart à peine survivra au bout de quarante ans. Mais le rouvre pousse bien plus lentement que le pin maritime, ce qui fait de Tronçais, édifiée par des générations de forestiers, une véritable cathédrale. Car entre le semis du chêne et son abattage, il s’écoule en moyenne 250 ans. Les forestiers ont donné un nom à ce cycle d’un quart de millénaire qui rythme la vie de leur domaine : ils l’appellent une révolution.

Quel rapport avec le théâtre ? Voyez Oncle Vania. Astrov, médecin mélancolique, y parle des arbres qu’il plante non pour lui-même, mais pour ses arrière-petits-neveux – songeant aux fruits qu’il ne connaîtra pas pour ceux qu’il ne verra pas naître, et qui d’ailleurs ne naîtront peut-être pas. Quels chiffres, quelle économie pourraient rendre compte d’un tel projet ?... Les artistes, eux aussi, travaillent souvent dans un tel temps suspendu, destinant leur œuvre à l’horizon inassignable d’un public encore inconnu. Court terme, long terme, une telle distinction devient dès lors inopérante. L’échelle de notre action, qui se mesure peut-être en instants, peut aussi bien excéder la durée d’une vie humaine. Colbert lui-même, le visionnaire, le gestionnaire, pouvait-il prévoir qu’un siècle à peine après ses décrets, la forêt de Tronçais serait décimée par l’ouverture à proximité de forges alimentées par les arbres qu’il avait rêvés ? Et par-delà les ravages de la première révolution industrielle, pouvait-il espérer que quelques rouvres devraient à leur noblesse et à leur beauté d’échapper à la hache ? Les forestiers, qui ont décidément beaucoup à nous apprendre, ont baptisé les plus imposants de leurs compagnons séculaires. L’un des plus anciens a aujourd’hui près de quatre cent cinquante ans ; il germait donc au temps où Ronsard composait son Ode contre les bûcherons de la forêt de Gastine (« Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force / Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ? »). Ce témoin des efforts successifs des hommes, les forestiers l’ont nommé la Sentinelle.

La sentinelle… L’étymologie nous apprend qu’elle est d’abord l’être chargé de « sentir », au sens italien du terme : d’entendre, d’écouter, de percevoir. La sentinelle, aux aguets, a pour mission de saisir tout signe de ce qui se prépare. Elle est donc l’être dont le sentiment doit tenir lieu de pressentiment – l’être pour qui le présent se teinte déjà des ombres portées de l’avenir. On trouvera peut-être curieux qu’un vieux chêne soit désigné comme sentinelle. En apparence, quoi de plus insensible ? Et pourtant, nous le sentons bien, ce nom est juste – et pas seulement parce que le colosse, du haut de sa stature, est le premier à vibrer au vent qui se lève. Une sentinelle n’a pas toujours à être consciente : c’est sa vie même qui est tension et attention continuelles, sa simple existence qui dit quelque chose de l’état du monde. Je lisais récemment un beau texte de Christian Bobin qui m’a remis en mémoire ce qu’il appelle « le chant des oiseaux sauveteurs » : les mineurs, autrefois, ne descendaient jamais dans la mine sans emporter avec eux un canari. Son chant était leur sauvegarde. S’il ne se faisait plus entendre, il fallait évacuer : l’oiseau mort au fond de la cage était signe que l’atmosphère de la galerie était chargée de grisou.

« Le chêne et le canari »– ce pourrait être le titre d’une fable qui reste à écrire. L’un et l’autre, à leur rythme, à leur insu, veillent sur nous. Malgré ce que voudraient suggérer les mots aujourd’hui à la mode, en matière d’art vivant, il n’y a pas d’intermittence, mais une fréquence continue. Quand l’arbre est coupé, quand l’oiseau est mort, il est déjà bien tard. Il serait donc souhaitable que le pouvoir politique prenne pleinement conscience de ce qu’implique la continuité de l’action publique en matière d’art. Saison après saison, nous nous efforçons de manifester là-dessus notre conviction : le théâtre paraît fugace, flotter au gré de l’air du temps, mais il n’est rien sans tradition, sans liens tressés entre saisons, sans passage des témoins d’une génération à l’autre, et à ce titre, son fil, pour être ténu, ne souffre pas d’être rompu – pas plus que celui de l’Histoire. Bergson a écrit quelque part que la vie est passage – quand ce passage est interrompu, tout est perdu, tout est à recommencer. Et s’il est vrai qu’ « il faut attendre que le sucre fonde » (Bergson, toujours), à plus forte raison faut-il attendre que l’arbre pousse, que l’art mûrisse – et continuer à creuser, en espérant que le chant ne s’interrompe pas.


Dominique Pitoiset

 
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